Économie sociale, développement local et solidarité internationale : mythes et réalités d’aujourd’hui

Un billet, toujours éclairant, du québécois Louis Favreau sur "quelques considérations sur l’économie sociale (quelle économie sociale après l’adoption d’une loi ?), sur le développement local (small is beautiful, vraiment ?), sur l’urgence écologique (la valeur éducative du DD est-elle suffisante ?) et sur la solidarité internationale du Québec (quel avenir par temps difficiles ?)

Small is not so beautiful ou le mythe des grandes vertus du développement local

[...] qu’en est-il du rôle de l’action collective à plus grande échelle (celle des partis progressistes comme celle des mouvements sociaux) pour construire un rapport de force avec le « big business », avec ces multinationales qui gouvernent nos vies ? Et qu’en est-il de la recherche d’une alternative globale car les alternatives locales auront beau se multiplier par dizaines de milliers, on se doute bien que cela ne sera pas suffisant à changer le monde ?

Le travail à la base dans les communautés ici et en coopération internationale

[...] La proximité des populations, la plus grande agilité présumée de ce type d’intervention (dépourvue de bureaucratie), l’autonomie à l’égard de toute institution...sont les caractéristiques le plus souvent mises en valeur dans ce travail de mobilisation locale. Souvent un peu trop !

Cette stratégie a ses limites : l’efficacité structurante de ces projets est pour la plupart du temps assez faible au plan économique et au plan politique tout en obtenant des succès sociaux...locaux. Et surtout elle est peu recherchée. Par exemple le marché pour les produits de cette économie de proximité est relativement réduit. Et l’influence de ces succès locaux sur les institutions (les partis politiques et les élus notamment) est souvent nulle parce qu’on ne s’occupe pas ou peu du nécessaire changement d’échelle de cette action collective. Sans compter la rivalité entre les organisations qui sont pour la plupart en quête de financement public s’alimentant aux mêmes sources ou d’un marché pour leurs produits qui conduit aux mêmes clientèles fréquentant les mêmes niches.

[...] Ce « basisme » oublie l’objectif à terme qui est non seulement de créer des communautés fortes mais qu’on ne peut y arriver qu’en travaillant à d’autres échelles dans le cadre d’un rapport de forces que toutes les organisations de la « société civile » ont avec leurs opposants. Lesquels ? D’abord et avant tout de grandes multinationales qui gouvernent nos vies (alimentation, santé, énergie et transport, finances, communications...)

[...] La conception d’un État social digne de ce nom a pu se développer dans les sociétés du Nord à la faveur de luttes sociales, notamment grâce aux mobilisations du mouvement ouvrier (syndicats, coopératives et partis politiques de gauche) et du mouvement des femmes, luttes qui ont donné le maximum de leur efficacité en étant coordonnées, convergentes, portées par des organisations capables de multiplier les échelles d’intervention.

 [...] Cela surprendra peut-être mais, historiquement, la démocratie a reposé sur une philosophie politique qui donnait à l’impôt le fondement premier de la citoyenneté. En d’autres termes, une fiscalité obtenue sur un financement librement consenti des citoyens d’un même pays. Et cet impôt est le prix que nous payons pour avoir collectivement des services publics : des enseignants, des infirmières, des travailleurs sociaux, des routes, de l’électricité à moindre coût, une collecte sélective des déchets, des espaces aménagés pour les loisirs, des mesures en faveur de l’emploi des jeunes, en faveur de l’habitat coopératif et communautaire…Réalité souvent oubliée ou perdue de vue notamment par les générations qui n’ont pas eu à lutter pour que le Québec en arrive là et qui se disent trop taxées. Réalité souvent non perçue au Sud par ce que les États nationaux sont souvent des États prédateurs et clientélistes à souhait. Cet impôt est donc la première expression de la citoyenneté et de la démocratie parce qu’elle favorise une certaine redistribution de la richesse et agit, par effet domino, sur le développement des communautés.

 En résumé, la force de ce lien entre citoyenneté et impôt est le point de jonction de la redistribution de la richesse et de la démocratie. C’est là toute la base des relations entre l’économie et nos institutions démocratiques. Sans institutions et mouvements démocratiques, l’économie est laissée à elle-même et la croissance considérée comme source automatique de progrès social et culturel (pensée néolibérale). La démocratie fonctionne autrement : elle s’appuie sans aucun doute sur les élus qui nous représentent à l’Assemblée nationale... Cependant il y a les gouvernements locaux qui cherchent à se tailler une place par rapport aux gouvernements centraux. De même la démocratie n’est pas que représentative.

[...] L’autre conclusion à tirer est à l’effet de ne pas penser que les grandes organisations internationales comme l’ACI (coopératives), la CSI (syndicats), l’OMA (agriculteurs) sont inaptes au changement et ne captent pas ce qui se passe « à la base ». La dernière décennie prouve plutôt le contraire : ces grandes organisations sont en train de se renouveler sérieusement.

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Bref il y a historiquement au Québec une économie qui n’est pas une économie capitaliste. De même l’ÉS dont on parle dans ce projet de loi, une fois le projet passé, pourra parler d’une seule voix avec l’ÉS en France et dans la plupart des pays d’Europe où elle s’est développée : l’ÉS, ce sont les coopératives, les mutuelles et les associations à vocation économique (grandes, moyennes et petites) dont le fondement est l’entrepreneuriat collectif.

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Urgence écologique et économie sociale : le mythe de la vocation éducative du DD

[...] Tout çà pour dire que si certaines initiatives d’économie sociale, dans les années 1990, ont été mis en oeuvre dans les services de proximité (petite enfance ou services à domicile, etc.) en se voyant confier une mission de service public par l’État, aujourd’hui, il faut prioritairement trouver des réponses à la crise énergétique, climatique, alimentaire qui couve sous la crise économique et sociale. Comment développer des alternatives économiques viables dans ce registre ? Concrètement, c’est le mouvement coopératif qui est au coeur des solutions possibles. C’est ici qu’il faut avoir en tête de grandes entreprises agricoles porteuses comme Nutrinor (400 employés, 1200 producteurs membres), et la politique de développement durable de la Coop fédérée qui en représente une centaine. C’est ici qu’il faut avoir en tête le grand virage écologique des coopératives forestières avec la biomasse de 2e génération de même que le déploiement à grande échelle de coopératives d’énergies renouvelables (éolien, solaire, géothermique), ce qui est loin d’être gagné. Sans compter, bien sûr, le grand projet coopératif de transport collectif (monorail électrique Montréal-Québec et les principales villes régionales). [...]

L'intégralité du billet de Louis Favreau